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Des cheveux et des femmes : de l'allure à la lutte.

La chevelure féminine a, depuis l’histoire de notre humanité, fait l’objet de fantasmes, passions et projections parce qu'elle touche à l'identité, à la distinction des genres, à l'intégration et à l'ordre social dans lequel chacun doit prendre sa place. Bref, elle est synonyme de pouvoir féminin, ce qui la rend donc éminemment politique.


La récente actualité l’a démontré en Iran avec Mahsa Amini, jeune femme kurde de 22 ans, décédée suite à son interpellation à cause de son voile mal placé laissant apparaître quelques mèches de ses cheveux. S’en est alors suivi une vague de contestations dans le pays entre manifestions violemment réprimées et cheveux coupés en public. Ce mouvement de révolte a été repris dans le reste du monde par des milliers de femmes (hommes aussi), artistes, personnalités influentes, actrices, répétant la gestuelle de la mèche de cheveux coupée. Un geste de solidarité symbole d’un deuil collectif.


Cette actualité n’est que la résonance d’une histoire bien plus globale, où la chevelure de la femme a subi de multiples transformations (rasée, dissimulée ou revendiquée) et interprétations (érotisme et désir sexuel, beauté, sorcellerie, etc.).

Réfugiée iranienne vivant en Grèce, lors d'une manifestation à Athènes, après la mort de Mahsa Amini. © AFP

Une matière chargée de sens dès les origines de l'humanité.


Déjà dans la Bible avec la longue chevelure Eve (cachant son sexe), puis dans l'Antiquité, dans la mythologie grecque et romaine et au quotidien, la chevelure des femmes possèdent un pouvoir érotique fort; elle est même constitutive du féminin.


Pensons à Aphrodite qui enveloppait sa nudité dans sa longue chevelure blonde comparée à une rivière d’or liquide, à la chevelure d’Ariane qui provoque le coup de foudre chez Bacchus ou encore Vénus et sa longue chevelure blonde consacrée déesse de l’amour, de la beauté et de la séduction.

La naissance de Vénus (1486) par Sandro Botticelli - Galerie des Offices, Florence

La peinture (Renoir, Degas, John William, etc.), la littérature (Baudelaire, Guy de Maupassant, de Ronsard), le cinéma (Marilyn Monroe, Brigitte Bardot, Ursula Andress), et plus globalement les arts ont largement rendu hommage à la chevelure féminine pour dire sa beauté, son érotisme et sa sensualité.


De G. à D. : Les femmes se peignent les cheveux, Edgar Degas, 1875 / Brigitte Bardot dans Le mépris de Jean-Luc Godard, 1963 / Jeune Fille se peignant les cheveux, Auguste Renoir


La caresse d’une chevelure, la façon de jouer avec ses cheveux, de les toucher de les faire virevolter est l’expression du désir érotique, une mise en scène de l’intime qui fait de la chevelure une arme de séduction. Une arme qui peut être dangereuse et menaçante, car si la chevelure est mythifiée, elle est aussi synonyme d'ensorcellement, d'envoûtement et de tentation : elle égare les hommes et les détourne de leurs actions.


De G. à D. : Tête de Méduse, Rubens - 1617-1618 / Medusa, Carlos Schwabe 1895/ Les Gorgones, Gustav Klimt, 1902


Aussi, celles qui étaient considérées comme sorcières étaient rasées car on pensait que leur pouvoir de sorcellerie résidait dans leurs cheveux. Jeanne d’Arc en est un bel exemple et même si elle fût tondue avant d’être brûlée, elle portait déjà le cheveu à la garçonne pour combattre comme un homme, déroutant les conventions capillaires de l’époque.

Jeanne d'Arc (interpretée par Milla Jovovitch) dans le film de Luc Besson

Couper les femmes de leur puissance et par là même, réduire à néant leur identité, leur existence. Comme les déportés des camps de concentration nazis sont tondus, ou encore comme ces 20 000 femmes accusées d’adultère avec l’ennemi lors de la Seconde Guerre mondiale qui furent tondues en public lors de la Libération (1944). Un châtiment capillaire pour les priver de ce qui est à l’origine du péché.


Des femmes tondues en public à Cherbourg en 1944 (Photo Keystone-France)


(Se) voiler, (se) dévoiler


Le voile (du latin “velum” qui signifie rideau, tenture) viendra étouffer et annihiler le pouvoir contenu dans la chevelure féminine (et ainsi conserver une forme de domination masculine ?). Il s’agit aussi de séparer l’intime et le social, le dedans et le dedans, le privé et le public, en réservant cet outil de séduction à son seul mari et/ou à Dieu.


Paradoxalement, le voile peut aussi être synonyme d’une forme de liberté. Par exemple, il fût un temps où sortir “en cheveux” était un signe de négligence et de grande vulgarité, c’est pourquoi ce dévoilement était alors réservé à la jeune fille non mariée, à la prostituée, la folle ou encore l’esclave.


Contrairement aux idées reçues, le voile prend sa source dans les traditions ancestrales, et dans l’histoire de l’Occident. C’est le chiton, l'himation ou l'"epiblema" chez les grecques ou la « rica » à Rome. La dissimulation de la chevelure fût donc d’abord un acte socialement et culturellement codifié qui relevait plus du rituel que du religieux pour traduire la dignité, la respectabilité et l'obéissance.


Les religions monothéistes se sont appropriés le port du voile bien après, à commencer par les catholiques au Ier siècle, et en particulier par Saint-Paul (un des Pères de l’Eglise) qui le rend obligatoire dans sa lettre aux Corinthiens. Déjà, la tonte avait été évoquée dans la Bible, par Isaïe, pour les femmes qui dérogeaient aux règles religieuses.


Le "hijab" (qui signifie "séparation" rideau, séparation, cloison, ) de la femme musulmane qui fait tant polémique aujourd’hui est arrivé bien après et ne constitue en aucun cas une prescription spirituelle dans le Coran qui insiste sur plus sur le soin du cheveu, laissant une assez grande liberté sur la façon de le coiffer.


Cet ordre est apparu dans les années 70/80 chez les islamistes, alors même que les femmes musulmanes commençaient au début du XX ème siècle à se dévoiler (En Tunisie, en Turquie, etc.) jusqu’à devenir, en réponse aux discriminations, un acte de revendication identitaire et politique.


A peu près dans le même temps, le voile tombe en désuétude chez les catholiques pour qui le port du voile dans les églises n’est plus requis (Merci Jean-Paul II).


La chevelure, outil d'affirmation de soi et de contestation sociale & politique


Le XX ème siècle, et le mouvement d’émancipation des femmes qui l’accompagne dans les années 60, voit le cheveu féminin se raccourcir “à la garçonne” et ce volontairement.


S’en suivra une libération des conventions et injonctions capillaires, facilitée par les progrès et les nouvelles technologies capillaires : on passe du court au long des hippies, au crâne rasé des skinheads, à la crête tranchante comme une arme des punks provocateurs, aux dreadlocks intimidantes portées par les rastafaris, quand certaines femmes reviennent aux perruques et postiches.


A chaque fois, il est question d’opposition au système en place et de ré-appropriation de son corps, de son identité et aussi d'affirmation sociale en suivant la mode de l'épique

Déjà dans la Bible, le cheveu non coiffé, hirsute, en désordre est l’attribut du sauvage, du primitif mais aujourd'hui porter le cheveu afro, crépus dans sa naturalité suffit à être le révélateur d’une revendication politique et sociale : démarche anticolonialiste, antiraciste à contre-courant de la norme du cheveu lisse européen et blanc pour revaloriser l’identité “noir”. Angela Davis fût une figure phare du mouvement “Black is Beautiful” qui a permis à toute une génération d’arborer fièrement l’afro, agrémenté parfois du peigne afro avec le dessin d’un poing levé planté dans la chevelure.


Aujourd’hui, c’est le mouvement nappy « natural» et « happy » qui a pris le relais, infusant toute les couches de la société, du collège, aux influenceuses Instagram en passant par l’ex porte-parole du gouvernement Sibeth Ndiaye (qui fût polémique) ou encore Michelle Obama, qui a attendu la fin des mandats présidentiels de son mari pour afficher ses cheveux au naturel.


De G à Droite : Angelas Davis, Sibeth Ndiaye, Michelle Obama.


Les différents sens et symboliques (souvent paradoxales) que les hommes ont projeté sur la chevelure féminine, nous permettent de saisir, à travers l’actualité iranienne notamment, pourquoi le cheveu est et a été tant diabolisé et pourquoi il est dans le même temps un outil de d’opposition sociale, idéologique, politique ou religieuse.


Se tondre les cheveux, les couper totalement ou partiellement devient une gestuelle sacrificielle pour une cause plus grande que soi. Comme si, dès que la femme se situe du côté de l’action (revendicatrice), modalité associé au masculin, il fallait qu’elle se sépare de sa chevelure…


Sources :

  • Maria Giuseppina Muzzarelli, Histoire du voile, des origines au foulard islamique

  • Michel Messu, Un ethonologue chez le coiffeur

  • Josiane Guitard-Leroux, Abécéd'hair passioné des cheveux


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